samedi, 06 septembre 2008

L'académie errante

Je dis "Le Piéton de Paris c'est génial" et ça l'amuse. Je cite de mémoire une image que j'ai retenue parce qu'elle me parle de ce que j'ai ressenti en quittant son appartement tôt le matin, "les trottoirs gravés de fatigues" (j'avais remarqué, Villa Saint-Michel, un tapis de coeurs comme imprimés sur le trottoir, d'une teinte à peine plus foncée que celle du sol grisâtre, si bien que l'on doutait si les coeurs avaient été peints ou fondus dans la mystérieuse pâte qui forme le bitume). Les trottoirs gravés de fatigues ne sont plus ceux de Léon-Paul Fargue, et que peut en dire un provincial, originaire des Flandres, qui a grandi dans le Hainaut, et travaillé aux confins de l'Avesnois, jusqu'aux bornes de la Thiérache aux bocages riants semés d'églises fortifiées?

 A la terrasse de la Maison Blanche, le trottoir est jonché de mégots, d'additions colorées de taches de vin et de café, et de dosettes de sucre individuelles. Avec une énergie qui amuse ou qui irrite, un serveur interpelle le passant et l'invite à prendre un verre ou à manger. Il parle toutes les langues, même celles qu'il ignore, avec un aplomb qui le rend sympathique et ridicule.

Benoit dort chez une amie. Elle va quitter Paris. Ce n'était pas prévu. Ca le rend triste. Dans un sms, il me demandait si j'étais vexé, je répondais "pas vexé mais déçu", les mots me faisaient peur. Il m'appelait, j'attendais le RER gare Saint-Lazare, il me disait dans la confusion bruyante d'une station aux heures de pointe "je t'appelle ce week-end". Ca me suffisait, je n'en demandais pas plus, je répondais "j'aurai le temps de penser à toi".

Benoit écrit sur des carnets Moleskine; je mets toujours un accent circonflexe sur son "i", que je corrige quand je me relis. Il me parle de Dostoïevski et de Virginia Woolf. Sur une table basse garnie de livres, Les Mots et les Choses. Au mur, une carte de la Russie, avec des noms de lieux en russe. Il passe une chanson, Marion est abandonnée par un homme qui parle de liberté et qui veut essayer les garçons. Je réponds aux questions, j'aime le mot "étoile", je déteste "prioriser"; j'aime le bruit de l'eau à la Fontaine des Innocents, je déteste le hurlement du métro en de certains endroits de la ligne 12.

Le serveur dit "bitte schön, danke schön", "buongiorno", "bonsoir", "hola", "italiano?". Des passantes ralentissent le pas et esquissent une conversation galante. Et encore, "molto bene", "bellissimo".

La voisine est folle sans doute, les pompiers sur le palier, des voix inquiètes et d'autres rassurantes, on imagine, dans l'obscurité du studio ouvert aux bruits de l'immeuble.

Il aime le goutte-à-goutte de la cafetière, il aime dire "va te faire foutre".

Le serveur me demande si je suis écrivain et si j'écris sur lui.

"J'ai des cocktails magnifiques."

"Ah bon voilà, you promised me you come back."

"Vous voulez boire un verre? C'est romantique, je mets des bougies, et partout, et parfumées."

Une question, le premier soir, le doute, le suspens, le vacillement: "Est-ce que tu es vraiment attentif aux autres?".

"Pour moi, le dixième est un quartier de poètes et de locomotives. Le douzième aussi a ses locomotives, mais il a moins de poètes. Mettons-nous d'accord sur ce mot. Point n'est besoin d'écrire pour avoir de la poésie dans ses poches. Il y a d'abord ceux qui écrivent, et qui constituent une académie errante. Puis il y a ceux qui connaissent les secrets grâce auxquels le mariage de la sensibilité et du quartier fabrique le bonheur."

jeudi, 04 septembre 2008

Bénédiction

Benoit, béni Benoit, Saint Benoit, qui es-tu, aux parfums de Russie, je ne te connaissais pas, les mots tournaient rue Guy Môquet, il y avait un drôle de café aux couleurs de fruits, je me promenais avec Le Piéton de Paris et je lisais un texte sans inspiration ni intention, et tu me demandais en m'offrant un verre, et tu souriais, et je ne sais même pas la couleur de tes yeux, je ne sais que leur lumière comme flammes jumelles balancées aux souffles de cigarette et de vin rouge biologique, tu me demandais, et sur le trottoir gravé de fatigues les derniers clients s'attardaient en rires de fin de soirée, je ne sais plus ce que tu me demandais, puis tu courais au vent frais de la nuit, et tu volais au-dessus des passages piétons et les voitures et les scooters s'arrêtaient, ta veste d'équitation aux boutons dorés, vaguement ouverte sur ton coeur effaré, nous courions rue Guy Môquet un soir de septembre.

samedi, 30 août 2008

Dans le train de quatorze heures cinquante-deux

Assis sur la moquette rouge d'une voiture de première classe, je mets mes écouteurs, Rufus Wainwright, Foolish Love, un homme d'une cinquantaine d'années à côté de moi me demande où je vais, Valenciennes, lui c'est Cambrai, il me demande ce qui s'est passé, panne technique, les freins, train annulé, non, je ne pense pas que la SNCF puisse prévoir un train supplémentaire en cas de panne, j'enlève un écouteur pour parler, puis le second, il a un livre épais à la main, Stieg Larsson, Les Hommes qui n'aimaient pas les femmes, j'ai lu quelque part que c'est un succès de librairie, je lui demande ce qu'il en pense, il a hésité à l'acheter, trop volumineux, mais il aime, je lui demande si c'est un récit, oui, récit, et étude de moeurs.

R* ne m'a pas parlé de L'Homme au chapeau rouge, je me demande ce qu'il en pense. Hier matin je lui demandais par sms la traduction de "fioco", Pauline de Bruxelles avait reçu un sms, quelque chose comme une déclaration d'amour déguisée en référence dantesque, "Oh quanto è corto il dire e come fioco al mio concetto!". R* répondait, mais quelques heures après, "faible concept", et ne me demandait pas pourquoi je lui demandais cette traduction.

Samedi dernier, je buvais des cafés et des verres de vin blanc à la terrasse de cafés mussipontains, et je lisais, et j'écrivais, Sig Sauer Pro, l'ours Damien, l'ours Gros-sel, le petit ours Jean-Jean, je retirais de l'argent à l'aveugle, je demandais à une femme brune de lire les lignes de ma main, ce fut la main gauche, la longue ligne de vie, les problèmes avec la justice, rien de grave disait-elle, une longue histoire d'amour dans le passé, l'amour des garçons à présent, un garçon aux longs cheveux bruns, deux garçons autour de moi, elle disait "garçons", je ne sais qui est le second, elle disait tu donnes beaucoup, elle disait tu souris avec la bouche mais souvent tu souris pas dedans, je disais oui, quand elle disait quelque chose elle attendait que j'approuve, elle disait la maladie, autour de moi, tout proche, je pensais au cancer d'une femme très proche que je ne reverrai sans doute pas avant sa mort, elle parlait d'une radiographie des poumons, pour moi, mais disait ce ne n'est pas grave, elle disait tu réfléchis beaucoup, elle parlait d'un garçon brun qui me veut du mal et qui me jette des sorts, je pensais à David, à sa tumeur au cerveau quand je lui volais Xavier, David et ses menaces de mort, ses insultes sur des sms que je conservais et qu'un employé de police valenciennois recopiait scrupuleusement avant de me dire de les effacer pour être en paix, pour oublier tout ça, et la femme brune me promettait la richesse, à l'avenir, et je lui proposais dix euros, elle me disait cinquante, l'argent n'est pas un problème, tu en auras bientôt beaucoup, je lui donnais vingt euros, et j'aimais son sourire et son regard en disant au revoir et merci. Après, j'écrivais mon papier et je commençais par le regard des Parisiens sur les ours, "Dans le vallée il y a un ours", etc., quelque chose comme ça.

Le train est annulé

A la terrasse du Terminus Nord je lis des vers de Jean Ristat et le serveur est peu aimable, sur sa moto comme un cardinal débauché il m'emporte et je pose la tête sur son épaule, je découvre la façade de la Gare du Nord, six statues, toges, boucliers et couronnes, adossées à d'austères pilastres doriques, et sur les socles les noms des villes, Laon Arras Rouen, Rouen m'étonne, Amiens Lille Beauvais, les chapiteaux doriques reliés par une corniche, et au-dessus, une horloge qui dit le début d'une après-midi au ciel courbé, et la date en lettres capitales, Baudelaire avait quarante-trois ans, et au sommet d'autres statues, plus grandes, silhouettes majestueuses sous le ciel courbé, Cologne Berlin Vienne Londres Bruxelles, et au milieu, Paris, statue toge bouclier couronne, aigle impérial et drapeau européen au vent abandonné, et s'il faut mourir nous mourrons ensemble ô mon amour ô ma couronne d'épines et de flammes ma fleur sauvage à l'odeur de thym Philippe Philippe il fait si beau le long des routes où tu cours avec le vent, le cappuccino est tiède et mon train part dans quinze minutes me dit l'horloge, et nous saluent bien bas les arbres en s'inclinant, l'été a des rondeurs et le raisin est bon, nous mordons le ciel à pleines dents, aimons-nous dans l'instant bleu où toute chose a la couleur de tes yeux et s'offre à la main impatiente, et je fume ma dernière Black Devil à l'élégance de pacotille.

Le train était en retard

Dans le train, vendredi après-midi, paroles rapportées.

Je parle beaucoup, de mon père, de ma mère, de mes frères, de tous les autres. Je rapporte leurs paroles, leurs mots, ceux qui restent, intacts ou recouverts des voiles plus ou moins opaques de ma langue, car je suis parlé, je le sais, et quand je parle, les phrases se déploient sur un écran, et quand je note ce que j'ai dit, dans l'urgence d'écrire, une heure après les mots, ou le lendemain, ou dix ans plus tard, l'écran aussi s'est voilé, déjà, d'amour, de joie, de doute, de refus, d'incompréhension, d'autres mots, entendus, enfermés dans les livres, et parfois m'est plus clair cet écran épais comme le temps, parfois plus cher qu'il ne me fut au moment des mots dits. Rien de nouveau sous le soleil, la réalité dans l'écriture et dans la vie n'est pas la vérité, "la réalité est cet ensemble de sensations et de souvenirs qui nous entourent simultanément", la phrase est sentencieuse mais je ne sais que cela. Le discours d'Elfriede Jelinek, les cheveux emmêlés, comment on peigne les cheveux, comment on écrit, je n'ai plus qu'un vague souvenir de la lecture de ce texte, voiles opaques disais-je, je sais que tout est là, il faut que je retrouve ces mots, que je les donne à Melisa, je lui en ai parlé, Melisa, sa chevelure noire, épaisse, brillante, aux ondulations de l'Orient, Emmanuel lui disant "tu es merveilleuse" et "tu rayonnes", la serrant dans ses bras, me demandant s'il pouvait m'embrasser sur la bouche, un baiser de partage, les lèvres sur les lèvres, peut-être l'humidité des salives aux parfums de bière et de vin rouge, dans la fraîcheur et l'obscurité du matin. Emmanuel disait "la future femme de mon enfant" ou "la femme de mon futur enfant", et quand il a dit "Louisa, ma mère", Louisa, elle, à côté de lui, c'était comme un coup de théâtre auquel nous avions du mal à croire, la mère et le fils, le fils qui appelle sa mère "Louisa", la mère et le fils comédiens, mais Emmanuel ne jouait pas en disant "ma mère".

J'écris dans le TGV, encore à quai, des techniciens vérifient le système de freinage, une demi-heure de retard déjà. Je retrouve Clélie cet après-midi, je ne sais pas encore quand, ni où, Axelle me conduira peut-être de la gare à Aubry, elle me l'a proposé. Je n'ai pas été assis à côté d'elle dans une voiture depuis plus de deux ans.

Dans Etats des lieux, il y aura une fille de dix ans. Dans la deuxième partie, elle jouera sur un lit, silencieuse, écoutant un oncle-enfant aux rêves de héros, de mythologies antiques et modernes, puis elle sera perchée sur un arbre, comme je découvris la blonde Lol, l'été dernier, qui m'interpella du haut de son arbre alors que je pensais être seul et que je m'apprêtais à repartir d'où j'étais venu.

Une jeune fille en face de moi lit Parce que je t'aime de Guillaume Musso. Je suis sorti fumer des clopes, puisque Benjamin a décrété à Pont-à-Mousson qu'on fumait des clopes et non une clope, fumer des clopes dans le cloître de l'abbaye, et je repense aux cheveux de Clare, nos textes sur Sig Sauer Pro, c'est là que je l'ai reconnue, en entendant son nom, et tout s'éclairait soudain, je l'avais croisée la veille dans le couloir de l'internat, elle m'avait souri, mais nous ne nous étions pas complètement reconnus, Clare qui s'étonnait qu'on prononçat Ardennes et non A'den quand on évoquait l'auteur, assis à ses côtés, cheveux blancs, vieilles lunettes, humble, sage et révolté. Les cheveux de Clare, nos textes sur Sig Sauer Pro, la gazette du festival. Ses cheveux, sa voix, son accent léger, son ossature si fine et sa chevelure bouclée si épaisse et si dense, les regards et les sourires échangés quand nous dansions, comme on tutoie quelqu'un qui est si loin et dont on se sent si proche, comme on dit au revoir en espérant vraiment se revoir, dans un an ou dans dix ans, en goûtant la main sur l'épaule et le baiser déposé sur la joue.

jeudi, 28 août 2008

Gare de l'Est

Dans le train, les territoires de l'amour, je parlais de Christine Angot à Melisa, et je lus un sonnet de Michel-Ange: "Ce n'est pas toujours faute grave ni mortelle / que de brûler pour un prodige de beauté / si le coeur en est attendri de telle sorte / qu'un trait divin y puisse aisément pénétrer. / L'amour s'éveille: il dresse, il empenne ses ailes / et ne fait point obstacle au vol des passions vaines; / c'est le premier degré d'où, vers son Créateur / dont elle a toujours faim, l'âme prend son essor. / L'amour auquel je songe tend vers les hauteurs. / Mais tout autre est celui des femmes: un coeur sage / et viril ne doit pas se consumer pour elles. / L'un vous attire au Ciel et l'autre vers la Terre; l'un dans l'âme est logé, l'autre habite les sens / et décoche sa flèche à vil et bas objet."

Angot lit dans le train, je ne sais pas ce qu'elle lit. Bruno Beausire a lu Rendez-vous dans un train.

Gare de l'Est, Andrea voulait acheter un cadeau, Melisa encore étonnée qu'il y ait maintenant une galerie marchande à la Gare de l'Est, nous ne voyons pas les autres, disparus, sortis avant nous du TGV, sans doute d'une voiture plus proche du hall de la gare, et nous croisons Charlotte, et Charlotte me demande mon mail, Charlotte voulait m'envoyer mon texte sur Sig Sauer Pro pour que je n'aie pas à le retaper, je repense aux ours, aux Parisiens qui viennent voir les ours, dans une vallée, les ours qui se reproduisent, les ours qui enculent, et surtout il y a Andrea, je lui dis au revoir, je lui serre la main, et il sourit, et il s'avance, nous nous embrassons, et je ne lui aurai pas dit qu'il me plait, qu'il m'a plu, il le sait je crois, mais nous n'aurons rien dit, il doit être à Londres cette nuit, il sera serveur et il étudiera la dramaturgie, nous ne nous reverrons peut-être jamais.

Nous avançons, la ligne 5 est indiquée, je suis devant, et là, une affiche publicitaire pour Le Marché des amants, le marché littéraire, une photo de Nan Goldin en prime, différente de celle de la couverture. Je ne sais rien de la relation entre Christine Angot et Nan Goldin, j'aimerais voir toutes les photos, j'imagine qu'il y en a beaucoup. Il y a celles publiées dans Art Press, petits formats, noir et blanc et mauvaise définition. Je montre l'affiche à Melissa, étonnée, c'est étonnant, peut-être pas, et ce n'est pas si grave.

Le vrai Elvis

Je viens d'écouter les quarante titres de ma compilation du King. Façon de rester dans le bain, hier je m'endormais avec la pulsion de Fever, je veux dire avant-hier, tard dans la nuit ou tôt le matin, et je me réveillais avec la pulsion de Fever, et les pas encore, sur les dalles sombres de l'abbaye, en marchant vers l'abbatiale, les pas guidés par la pulsion de Fever, la contrebasse sourde et le vibrato comme deux corps frissonnent quand se touchent les peaux découvertes après de longues heures enveloppées de coton moite.

Manon aux mille robes n'avait ce matin qu'un petit sac de voyage en vieille tapisserie aux fleurs délavées comme sont les tapisseries du grand  siècle aux murs des châteaux, et elle marchait vers la gare d'un pas égyptien, et bizarrement l'un de ses bas qu'on appelle mi-bas je crois s'était légèrement enroulé dans le creux du genou droit. Je repensai à ses mille robes de Belleville quand le train traversa le gare de Belleville - je lus le nom de la ville sur un panneau rectangulaire aux lettres blanches sur fond de ciel, et je pensai à Manon, ou peut-être Marion aux mille robes.

Je ne sais que préférer, Manon aux mille robes ou Marion aux mille robes, et c'est affaire de musique. Les premières sont plus sages quand les secondes tournoient dans un rock solitaire, comme les pois blancs de nos foulards, le sien de Belleville, le mien de Laumière. Oh, je m'excusai à l'oreille de Marion aux mille robes à la fin d'un rock où nous demeurâmes solitaires, non pas au milieu mais légèrement en marge du plateau, les autres tournoyant à quatres bras et quatre jambes en emmêlements joyeux, quand Manon répondit à mon oreille qu'elle dansait toujours seule, et son foulard autour du cou serré, et le mien à la dérive de la nuit.

Marion s'assit, je devrais  dire s'était assise, Marion s'assit devant notre silence hébété qu'elle rompit de sa voix grave aux paroles d'amour éternel. Elle disait "love me tender", elle disait "and I always will", son sourire n'était pas grave, et elle peignait les chevelures délicates des garçons déposés à ses pieds, leurs têtes juvéniles encore sur ses cuisses attendries.

Rudy, les chaises sur tes photos, les chaises en couple, les chaises solitaires, la troisième chaise qu'on appellera Chandelle, à moins qu'elle attende dans son coin sans rien demander à personne, la chaise renversée devant l'autre, bien droite sur ses pieds, ses pieds de chaise, et les balustrades entrevues, et les marches d'un escalier menant à l'entrée du temple de l'amour, Rudy, tes chaises belles, le lendemain de nos retrouvailles à la mélancolie d'un vendredi 15 août, Rudy, je photographierai deux chaises aux foulards à pois, en noir et blanc, à moins que tu ne le fasses.

 

mardi, 19 août 2008

Le Marais

Il faut que j'achète une crème hydratante pour Clélie, et aussi de la soupe, et des éponges, quelques éponges, propres et qui sentent bon, parce que je ne supporte pas les éponges poisseuses chez mon père - il y en a deux ou trois au fond de l'évier, souvent gonflées d'eau, qui se vident d'un liquide grisâtre quand on les presse. François décide de nous accompagner. Il met son long manteau noir en cuir - il explique à Clélie que c'est sa cape, et refait sa queue de cheval, au sommet du crâne, avec un chouchou rose. Il a ses deux paires de bracelets criblés de clous. Il porte des chaussures noires de ville, un modèle que l'on ne peut trouver qu'en supermarché j'imagine, à pas plus de quinze euros, quelque chose qui n'a rien à voir avec le manteau gothique, les lunettes rondes, ou la coiffure. Nous passons devant le château, devenu un hôtel de luxe, presque entièrement restauré, devant l'école où j'ai passé quelques années, et l'église où j'ai servi. Clélie ramasse de petites branches, des plumes d'oiseau, et des fleurs de sureau. Nous croisons un jeune couple à l'aller, et de jeunes filles au retour. C'est tout. Nous revenons bredouille, la supérette étant fermée. Nous repassons par le cimetière - je n'y ai pas mis les pieds depuis un an je crois. Le monument est propre. Les plaques sont intactes, le doré des lettres gravées dans le marbre semble n'avoir pas terni. Papa m'a rappelé que l'employé des pompes funèbres qui s'est occupé des funérailles de maman est mort un an après elle, à quarante-deux ans, d'une attaque cardiaque. François raconte à Clélie que quand elle était petite, elle déposait des cailloux sur la dalle. Clélie dit qu'elle s'en souvient, mais je ne la crois pas. Elle caresse un chat gris qui occupe beaucoup François ces temps-ci - la question étant de savoir s'il a un propriétaire ou s'il est abandonné. Nous rentrons à la maison, il est déjà dix-neuf heures. Clélie cueille des fleurs de sureau; je lui explique que j'en ai souvent utilisé dans mes peintures, fleurs de sureau séchées et aplaties entre les pages de livres d'art, puis dorées au pinceau. A quelques mètres de la maison familiale, l'arrêt de bus, l'arrêt où j'attendais le bus qui m'emmenait au collège, puis au lycée, du milieu des années quatre-vingts au début des années quatre-vingt-dix. L'arrêt s'appelle "Le Marais". C'est le nom du quartier. Je n'avais jamais fait le rapprochement. Le Marais a d'abord été pour moi le quartier dans lequel j'ai grandi, dans un village d'un peu plus de mille habitants. Je ne sais pas quand j'ai découvert le Marais parisien. Cela doit remonter à des lectures, Collard ou Guibert.

dimanche, 17 août 2008

Week-end en famille

Denis me manque, je voudrais le voir ce soir. J'aurais dû lui demander son numéro de téléphone ou son mail ce matin. J'ai écrit mon adresse msn sur un agenda posé sur son bureau. Il m'a dit "oui, mais où sur l'agenda?", à quoi j'ai répondu "à la fin". Je ne suis pas sûr que l'adresse soit parfaitement lisible. Je ne connais que son prénom, mais je saurais retrouver son adresse en retournant dans sa rue.

Huitième étage sans ascenceur, entre six et sept heures du matin, et le corps à corps reprend, il me mord les seins, j'ai encore mal, je le mords aussi, les bras et le cou, je n'en peux plus, il dansait seul et on s'est regardés, ses yeux presque de fille et son visage aussi, sa peau noire, sa silhouette fine et musclée, le débardeur blanc moulant sur la peau noire, le jean large et ma main sur son sexe à travers la toile, je ne savais plus si nous dansions ou si nous faisions l'amour, je l'ai pris là, presque, il y avait d'autres couples autour de nous, je ne voyais plus rien, que lui et la musique dans nos corps, et l'alcool dans le sang aussi, les sexes dressés au dessus de la ceinture enfin, les caresses de la main puis de la langue à genoux l'un devant l'autre, puis la backroom et le sol humide, ses cris dans la musique maintenant étouffée mais toujours entêtante, les mecs qui regardent, qui restent ou pas, il se rhabille et je me demande si tout est fini, comme ça, mais non, on sort et on décide d'aller chez lui. Il craint ma réaction, sa petite chambre, les escaliers, j'imagine le tableau, je m'en fiche, je le veux, et c'est lui qui me prend, et nous dormons ensemble, moi dans ses bras d'abord, puis je glisse sous son aisselle, je suis sur le côté, le lit est étroit, mais je dors, deux heures sans doute, puis je pars, j'ai juste laissé mon mail, il a envie de me revoir, dit-il, il me dit au revoir, la porte est entrouverte, il est nu et il sourit, il y a ces photos de lui, encore enfant, déguisé, je ne sais plus en quoi, son sourire toujours, et je descends les escaliers, léger et engourdi, une marque sur la tempe gauche, un pli des draps qui a creusé un sillon, j'hésite à mettre mes lunettes de soleil, pour cacher ça, et la fatigue dans les yeux, la tête de celui qui a découché, et le maquillage aussi, qui tient, je le sais, j'ai vérifié avant de le quitter, et je me demande jusqu'à quelle heure il a dormi, s'il embrasse quelqu'un d'autre ce soir dans le même club ou dans un autre, et ce matin, son odeur sur mes doigts, j'étais encore plein de lui, et maintenant encore, le manque, de lui, rien que de lui, mon manque est fixé ce soir, et je suis épuisé, je n'ai dormi que deux heures ce matin, alors je ne me poserai plus de questions dans quelques minutes, et mes rêves seront à Denis, je veux l'amour dans mes rêves, et ses frissons et ses dents dans ma chair.

jeudi, 14 août 2008

Contre la pendaison

J’ai quelques livres de Guibert, dont un album de photographies édité en 1992. A l’époque ― j’avais dix-sept ans ―, je me souviens l’avoir feuilleté au Furet du Nord, à Valenciennes, discrètement, par peur d’être observé en train d’admirer ces portraits de jeunes hommes aux corps et aux visages pleins du désir du photographe ― Guibert ―, et il y avait aussi cet autoportrait au sexe en érection qui m’avait troublé par-dessus tout. J’ai acheté le livre l’année dernière, sur Internet ; il n’était pas encore épuisé. L’Homme au chapeau rouge, je l’ai emprunté il y a trois ou quatre ans à la bibliothèque municipale de Valenciennes. Il manque à ma bibliothèque personnelle. L’édition que je t’envoie, je l’ai trouvée à la Librairie de Paris, Place de Clichy. L’auteur en photo sur la couverture, en prime. J’ai lu quelques pages au hasard en début de soirée. Guibert parle de sa rencontre avec Bacon, qui avait pour habitude de renvoyer son courrier sans même l’ouvrir. J’aime l’idée de Guibert, qui lui a envoyé son dernier livre, avec pour toute précision, sur l’enveloppe : « Francis Bacon. The Painter. London. »

Il est une heure et je suis épuisé. J’ai retrouvé Rudy à vingt heures sur le parvis de Beaubourg. Rudy travaille rue des A., figure-toi. Nous avons mangé dans un restaurant près de Saint-Michel ­­― mais je ne retiens pas les noms des restaurants ―, puis marché jusqu’à Bastille avant de nous séparer. Soirée agréable, nous avons encore beaucoup de choses à nous dire, amicalement. Je précise amicalement parce que ce n’est pas aussi simple, que comme je l’ai dit à Estelle il y a deux jours, je continue d’aimer ceux que j’ai aimés, peut-être pas de la même façon, mais il reste toujours quelque chose. Il ne faudrait pas que j’aime trop de personnes donc, je risquerais… je ne sais pas ce que je risquerais, de m’y perdre, de me perdre. Estelle ressent la même chose que moi. Je ne sais si ce sentiment est universel. J’ai dit à Estelle « je t’aime » parce que je peux lui dire, à elle, sans devoir préciser « comme une amie » ou je ne sais quelle nuance restrictive qui réduirait le sens de ces mots qui doivent rester rares et précieux. Ça veut dire, sans doute, que je n’ai jamais vraiment aimé Rudy. Je suis peut-être amnésique. Je crois me souvenir que je n’ai pas été dépendant de lui.

En me quittant, Rudy m’a dit : « Septembre, c’est loin. Je ne sais pas si je tiendrai jusque là. » Je lui avais précisé juste avant qu’on ne se reverrait pas avant début septembre, à cause de mes congés, dans le Nord puis dans l’Est.

Aujourd’hui, tu m’as écrit « tu me manques ». Je n’ai pas rêvé ? Tu me manques aussi. Le week-end a été court, et mon travail de passeur est loin d’être achevé. Koltès, d’abord Koltès évidemment. Ça m’a fait plaisir que tu parles de Delacroix. Mishima hier, Guibert aujourd’hui, et tout le reste à venir, un peu à la fois. Mais tu vas aussi être mon passeur ; d’ailleurs tu as commencé. En matière de goût. Et puis c’est toi qui me passe des cours maintenant, je trouve ça plutôt amusant.

Il est tard, je suis épuisé, j’aurai encore du mal à me lever demain. Bonne lecture.