samedi, 30 août 2008
Dans le train de quatorze heures cinquante-deux
Assis sur la moquette rouge d'une voiture de première classe, je mets mes écouteurs, Rufus Wainwright, Foolish Love, un homme d'une cinquantaine d'années à côté de moi me demande où je vais, Valenciennes, lui c'est Cambrai, il me demande ce qui s'est passé, panne technique, les freins, train annulé, non, je ne pense pas que la SNCF puisse prévoir un train supplémentaire en cas de panne, j'enlève un écouteur pour parler, puis le second, il a un livre épais à la main, Stieg Larsson, Les Hommes qui n'aimaient pas les femmes, j'ai lu quelque part que c'est un succès de librairie, je lui demande ce qu'il en pense, il a hésité à l'acheter, trop volumineux, mais il aime, je lui demande si c'est un récit, oui, récit, et étude de moeurs.
R* ne m'a pas parlé de L'Homme au chapeau rouge, je me demande ce qu'il en pense. Hier matin je lui demandais par sms la traduction de "fioco", Pauline de Bruxelles avait reçu un sms, quelque chose comme une déclaration d'amour déguisée en référence dantesque, "Oh quanto è corto il dire e come fioco al mio concetto!". R* répondait, mais quelques heures après, "faible concept", et ne me demandait pas pourquoi je lui demandais cette traduction.
Samedi dernier, je buvais des cafés et des verres de vin blanc à la terrasse de cafés mussipontains, et je lisais, et j'écrivais, Sig Sauer Pro, l'ours Damien, l'ours Gros-sel, le petit ours Jean-Jean, je retirais de l'argent à l'aveugle, je demandais à une femme brune de lire les lignes de ma main, ce fut la main gauche, la longue ligne de vie, les problèmes avec la justice, rien de grave disait-elle, une longue histoire d'amour dans le passé, l'amour des garçons à présent, un garçon aux longs cheveux bruns, deux garçons autour de moi, elle disait "garçons", je ne sais qui est le second, elle disait tu donnes beaucoup, elle disait tu souris avec la bouche mais souvent tu souris pas dedans, je disais oui, quand elle disait quelque chose elle attendait que j'approuve, elle disait la maladie, autour de moi, tout proche, je pensais au cancer d'une femme très proche que je ne reverrai sans doute pas avant sa mort, elle parlait d'une radiographie des poumons, pour moi, mais disait ce ne n'est pas grave, elle disait tu réfléchis beaucoup, elle parlait d'un garçon brun qui me veut du mal et qui me jette des sorts, je pensais à David, à sa tumeur au cerveau quand je lui volais Xavier, David et ses menaces de mort, ses insultes sur des sms que je conservais et qu'un employé de police valenciennois recopiait scrupuleusement avant de me dire de les effacer pour être en paix, pour oublier tout ça, et la femme brune me promettait la richesse, à l'avenir, et je lui proposais dix euros, elle me disait cinquante, l'argent n'est pas un problème, tu en auras bientôt beaucoup, je lui donnais vingt euros, et j'aimais son sourire et son regard en disant au revoir et merci. Après, j'écrivais mon papier et je commençais par le regard des Parisiens sur les ours, "Dans le vallée il y a un ours", etc., quelque chose comme ça.
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Le train était en retard
Dans le train, vendredi après-midi, paroles rapportées.
Je parle beaucoup, de mon père, de ma mère, de mes frères, de tous les autres. Je rapporte leurs paroles, leurs mots, ceux qui restent, intacts ou recouverts des voiles plus ou moins opaques de ma langue, car je suis parlé, je le sais, et quand je parle, les phrases se déploient sur un écran, et quand je note ce que j'ai dit, dans l'urgence d'écrire, une heure après les mots, ou le lendemain, ou dix ans plus tard, l'écran aussi s'est voilé, déjà, d'amour, de joie, de doute, de refus, d'incompréhension, d'autres mots, entendus, enfermés dans les livres, et parfois m'est plus clair cet écran épais comme le temps, parfois plus cher qu'il ne me fut au moment des mots dits. Rien de nouveau sous le soleil, la réalité dans l'écriture et dans la vie n'est pas la vérité, "la réalité est cet ensemble de sensations et de souvenirs qui nous entourent simultanément", la phrase est sentencieuse mais je ne sais que cela. Le discours d'Elfriede Jelinek, les cheveux emmêlés, comment on peigne les cheveux, comment on écrit, je n'ai plus qu'un vague souvenir de la lecture de ce texte, voiles opaques disais-je, je sais que tout est là, il faut que je retrouve ces mots, que je les donne à Melisa, je lui en ai parlé, Melisa, sa chevelure noire, épaisse, brillante, aux ondulations de l'Orient, Emmanuel lui disant "tu es merveilleuse" et "tu rayonnes", la serrant dans ses bras, me demandant s'il pouvait m'embrasser sur la bouche, un baiser de partage, les lèvres sur les lèvres, peut-être l'humidité des salives aux parfums de bière et de vin rouge, dans la fraîcheur et l'obscurité du matin. Emmanuel disait "la future femme de mon enfant" ou "la femme de mon futur enfant", et quand il a dit "Louisa, ma mère", Louisa, elle, à côté de lui, c'était comme un coup de théâtre auquel nous avions du mal à croire, la mère et le fils, le fils qui appelle sa mère "Louisa", la mère et le fils comédiens, mais Emmanuel ne jouait pas en disant "ma mère".
J'écris dans le TGV, encore à quai, des techniciens vérifient le système de freinage, une demi-heure de retard déjà. Je retrouve Clélie cet après-midi, je ne sais pas encore quand, ni où, Axelle me conduira peut-être de la gare à Aubry, elle me l'a proposé. Je n'ai pas été assis à côté d'elle dans une voiture depuis plus de deux ans.
Dans Etats des lieux, il y aura une fille de dix ans. Dans la deuxième partie, elle jouera sur un lit, silencieuse, écoutant un oncle-enfant aux rêves de héros, de mythologies antiques et modernes, puis elle sera perchée sur un arbre, comme je découvris la blonde Lol, l'été dernier, qui m'interpella du haut de son arbre alors que je pensais être seul et que je m'apprêtais à repartir d'où j'étais venu.
Une jeune fille en face de moi lit Parce que je t'aime de Guillaume Musso. Je suis sorti fumer des clopes, puisque Benjamin a décrété à Pont-à-Mousson qu'on fumait des clopes et non une clope, fumer des clopes dans le cloître de l'abbaye, et je repense aux cheveux de Clare, nos textes sur Sig Sauer Pro, c'est là que je l'ai reconnue, en entendant son nom, et tout s'éclairait soudain, je l'avais croisée la veille dans le couloir de l'internat, elle m'avait souri, mais nous ne nous étions pas complètement reconnus, Clare qui s'étonnait qu'on prononçat Ardennes et non A'den quand on évoquait l'auteur, assis à ses côtés, cheveux blancs, vieilles lunettes, humble, sage et révolté. Les cheveux de Clare, nos textes sur Sig Sauer Pro, la gazette du festival. Ses cheveux, sa voix, son accent léger, son ossature si fine et sa chevelure bouclée si épaisse et si dense, les regards et les sourires échangés quand nous dansions, comme on tutoie quelqu'un qui est si loin et dont on se sent si proche, comme on dit au revoir en espérant vraiment se revoir, dans un an ou dans dix ans, en goûtant la main sur l'épaule et le baiser déposé sur la joue.
00:49 Publié dans Des histoires vraies, Livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, littérature, écriture
mercredi, 06 août 2008
Le marché des amants
C'est amusant comme les choses se répètent, deux ans après. En juin, Frank m'a dit que Christine Angot publierait un nouveau roman à la rentrée. Je suis toujours naïvement heureux de rencontrer un lecteur d'Angot. C'est ce qui nous a rapprochés, Fabrizio et moi, il y a deux ans, à la Mousson. Hier, je tape "actualité Angot" sur Google, et j'apprends que Le Marché des amants paraîtra le 21 août. La photographie de couverture me rappelle celle de Nan Goldin pour Rendez-vous. Rendez-vous, c'était le 25 août 2006, pendant la Mousson. Cette année, je pourrai acheter le livre la veille de mon départ à Pont-à-Mousson, et le lire dans le train. Les descriptifs disponibles sur le net parlent des frontières de l'amour et du nouveau territoire de l'amour. J'ai lu un extrait de trois pages publié dans Lire. Ecriture fluide, comme dans Les Désaxés et Rendez-vous.
Axel était connecté hier soir sur msn. Il indiquait "absent"; moi, "occupé". Je suis resté connecté une heure environ, mais je n'étais pas devant l'écran. Il n'a pas envoyé de message, moi non plus. Pourtant je lui avais proposé qu'on discute un peu avant de se voir jeudi. Mais j'étais fatigué, je me suis couché très tôt. Conséquence de l'agitation de la nuit précédente, de la chaleur de la journée aussi. Dormi douze heures. Réveil à sept heures trente. Je me suis recouché. Dormi plus ou moins une heure encore. Des rêves dont je ne me souviens plus, mais intenses. Il y avait Estelle, qui a essayé de m'appeler hier. Elle n'a pas laissé de message. On ne s'est pas vus depuis des semaines. Pas de nouvelles non plus.
C'est la première fois que je travaille au mois d'août. Je n'en suis pas mécontent, mais mon organisme a du mal à suivre. Période de flottement pendant deux semaines, je crois. La plupart des chefs sont en vacances. Ce n'est pas qu'il n'y ait rien à faire. Mais le rythme est si différent de ce que j'ai connu jusque début juillet...
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