samedi, 02 août 2008
La rue des Fourbisseurs
Mardi 29 juillet.
J'ai vaporisé un produit anti-moustiques sur mon visage, mes bras et mes jambes. Son odeur et sa texture me rappellent le traitement contre les morpions: fiole noire évoquant un poison des temps modernes, liquide transparent aux effluves d'essence qui me brûla la peau une longue demi-heure, nu et debout dans un deux-pièces qu'une amie m'avait prêté au mois de novembre (les journées étaient longues, la RATP en grève; j'allais en vélo de la Place Gambetta à la rue de Grenelle).
Je vais fumer une dernière cigarette, et peut-être m'embraserai-je, assis sur l'appui de fenêtre, exposé à la vue des passants qui passent encore plus ou moins bruyamment à deux heures du matin - et les camions poubelles hurlent encore, et les canettes de bière et les téléphones cellulaires tombent parfois sur les pavés blasés de la rue des Fourbisseurs.
(La cigarette est consumée. Je n'ai vu passer qu'un scooter. Une bouteilles s'est brisée à quelques mètres de moi. J'entends le tintement de couverts dans une assiette. Il y a aussi un bruit continu: ce ne sont pas les cigales, mais des climatiseurs.)
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dimanche, 27 juillet 2008
Sans famille
Grasses matinées tous les jours depuis une semaine. Un baiser, un corps qui remue à côté de moi: "Papa, tu te réveilles?". Plus rarement, c'est moi qui me lève en premier. L'ouverture du volet. Les mains sur les yeux pour se protéger de la lumière. Un coup d'oeil dans le miroir pour observer la barbe abandonnée avant de passer à la cuisine. Les nouvelles du monde à la radio, les céréales au chocolat, et mon morceau de baguette beurré.
Des balades dans Paris. Clélie veut aller à la Seine, à cause du sable. Pas facile d'entrer en contact avec les autres enfants. Pourtant elle y va franchement, et avec le sourire. Tout à l'heure, elle s'installe d'elle-même à la terrasse d'un café; je n'avais plus qu'à m'aligner. Chocolat chaud pour elle, café crème pour moi, malgré la chaleur.
Jeudi, je lui ai acheté un pendentif en forme de sifflet, rose, ajouré, avec des strass. C'était chez un grossiste de la rue des Bijoux. Une vendeuse m'a tendu un plateau blanchâtre. Ne sachant que faire, j'y ai déposé le pendentif. Réaction de gêne: la vendeuse est repartie dans le fond du magasin et a posé le plateau à côté d'elle. J'ai aussi acheté un porte-clé fantaisie. J'ai compris que la vente au détail était une faveur quand un vendeur, qui semblait être le patron, m'a dit qu'il ne prenait les cartes bleues qu'à partir de soixante euros. Clélie ne quitte plus son sifflet.
En ce moment, c'est la série des Remi, que je n'avais pas vue depuis vingt-cinq ans sans doute. Je suis surpris d'y découvrir le Canal du Midi, Carcassonne, et le Paris de la deuxième moitié du XIXe siècle. Les dessins et les couleurs sont magnifiques, l'eau des voies fluviales puis la neige scintillent dans une débauche d'effets optiques qui permettent souvent un basculement dans le rêve. Clélie a retenu les noms bizarres des animaux, qui meurent un à un. Elle reconnaît Notre-Dame de Paris et les quais de la Seine. Mais c'est l'hiver, un hiver très rude. Vitalis veut faire de Rémi un homme en le mettant à l'épreuve. Clélie m'a demandé cet après-midi: "Ca veut dire quoi, en guenilles?". Elle pensait à Cendrillon, pas à Rémi.
Fabrizio nous a rendu visite hier. Promenade à La Villette, puis dîner. Fabrizio ne connaissait pas la Géode. Il m'a parlé de deux personnes qui ont entre trente et quarante ans, à qui il donne des cours d'italien, et qui ne connaissaient pas Rimbaud. On a écouté ma musique et regardé un épisode de Rémi. Fabrizio connaissait. On a le même âge. Ca passait en Italie aussi. Il m'a parlé à plusieurs reprises de la tristesse de cette histoire édifiante, et a éprouvé la même fascination que moi pour l'esthétique. Aujourd'hui, Fabrizio m'a envoyé une pièce de théâtre et un recueil de poèmes. J'ai imprimé à peu près cent vingt pages. Il me demande mon avis.
J'ai aussi téléchargé de la musique sur mp3fiesta.com: une compilation des Beach Boys, une autre d'Elvis Presley, un album de Missy Elliot, et le premier album de Devendra Banhart. J'oubliais le dernier album de Carla Bruni. Du haut de ses quatre ans, Clélie m'a demandé: "Tu sais que c'est la copine de Nicolas Sarkozy?"
Ce soir, j'ai trouvé des modèles de jupes intéressants sur anderslandinger.com. Je continue de me renseigner sur l'épilation au laser. Je continue d'en rêver pour la barbe. C'est sur les forums de transexuelles qu'on a les renseignements les plus précis, et les témoignages les plus fiables sans doute.
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vendredi, 28 mars 2008
Le Petit Poucet
Je feuilletais La Généalogie du masculin à la Librairie de Paris quand Martine m'a appelé. Elle m'a donné rendez-vous au Petit Poucet, me disant que c'était un endroit idéal (hier elle m'avait demandé comment on ferait pour se retrouver Place de Clichy: y avait-il plusieurs sorties de métro? Je lui avais répondu qu'elle n'aurait pas de mal à me reconnaître car je porterais un chapeau rose et une veste léopard). Je me suis installé sur la terrasse du Petit Poucet. J'ai lu quelques pages des Pensées de Léopardi. "Le moyen le plus sûr de cacher aux autres les limites de son savoir est de ne jamais les dépasser". A retenir.
J'ai parlé de Lucien, de Rudy, de Renato. Les prénoms ont beaucoup fait rire Martine.
J'ai parlé d'Estelle, et nous avons marché sans but quelques minutes, revenant sur nos pas, traversant au mauvais endroit, ne trouvant pas le restaurant que nous cherchions, et qui était pourtant à deux pas. Le restaurant s'appelle Entre Nous.
Sylvie m'a raccompagné chez moi en voiture. Longue ballade sur le périphérique intérieur, défilé des enseignes. Demain après-midi je roulerai vers Lille. Martine ne goûte pas la beauté de ce genre de paysage.
Il me restait à vider la voiture. Il était minuit. J'ai procédé avec méthode. J'ai sorti tous les sacs et les cartons, et j'ai calé les quatre portes donnant accès aux caves avec les sacs les plus lourds, de façon à ne pas perdre de temps à chaque trajet. J'ai réorganisé le rangement dans la cave. Sylvie dit que je suis maniaque. Des sacs se sont troués. J'ai ramassé un soutien-gorge rouge et des tablettes de médicaments. J'ai empilé sacs et cartons jusqu'au plafond.
J'oubliais de dire que quand je suis descendu dans le parking, j'ai entendu une voix familière. Une voix masculine, grave et belle, et le tic-tac d'un métronome entêté et boîteux (Martine est attirée par les boîteux et par les Claude; son nom veut dire boîteux en vénitien). Je me suis approché: ça venait du deuxième sous-sol. Je suis resté quelques minutes, tout près du chanteur inconnu qui s'entraîne dans les profondeurs d'un immeuble de béton et dont la voix me parvient parfois jusque dans la nuit ensommeillée, portée par le labirynthe des canalisations. La première fois, j'ai cru que j'avais une hallucination. C'est très beau. Je me suis demandé si j'allais m'approcher davantage et saluer mon voisin. Mais non.
Cette valise, symbole de la présence d'Estelle dans ma vie. Je la trouve belle, posée comme une fleur qui se serait égarée dans la désolation du béton.
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