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lundi, 31 mars 2008

Je ne vous voy pas a demy

Lucien,

J’avais envie de t’écrire, alors je me suis dit qu’il ne fallait pas attendre. Le poème de Charles d’Orléans est simple et beau, il correspond bien à mon humeur printanière. Je l’ai trouvé dans un recueil intitulé En la forêt longue attente. C’était à la librairie Gallimard, ce midi. J’ai procédé comme d’habitude quand je suis attiré par un livre : je l’ouvre au hasard, et ce que je lis détermine l’achat. En l’occurrence, je suis tombé sur ce rondeau, et il m’a fait penser à toi, à ce que j’aurais pu te dire. N’y vois aucune supplication : je ne te propose pas de fermer nos cœurs en alliance — ceci dit, en l’écrivant, même avec une négation, je l’affirme quand même, je ne suis pas dupe : les mots sont là, et ce n’est pas pour rien que je les choisis.

Je serai dans le Nord ce week-end : de vendredi soir à dimanche. Je vais chercher Clélie dimanche en fin de matinée, pour les vacances. Si tu veux me voir, fais-moi signe, mais ne te sens pas obligé. Je sais que tu es très libre de toute façon, nous en avons déjà parlé, et je le sens chaque fois que je te vois.

Je t’embrasse,

Pierre

samedi, 29 mars 2008

Pochette rouge

Très cher Pierre, voici la petite cassette de mon montage dans lequel il y a tes musiques. Je suis désolé de n’avoir pas eu le temps d’attendre que les musiques que tu travaillais soient disponibles. J’ai un peu honte de t’avoir demandé cela. (Hugues, non daté, peut-être 2002) Enquête : la double vie des écrivains (Télérama, septembre 2006) Aerial, aerial, aerial (dessin, feutre, 1991) Melencolia (photocopie, 2000?) Il est bon que le sujet s’expose à l’étrangeté (Michel Foucauld, Les Mots et les choses, photocopies et notes manuscrites, 1997) Étant la sage Orbiconte retirée en sa chambre, comme auez entendu, elle fut ioyeuse & marrie tout ensemble, ioyeuse d’auoir si bien sondé & entendu le vouloir de l’Infante sa niece, & marrie de ne luy auoir peu raconter iusques à la fin ce qu’elle luy auoit commencé du Cheualier sans Repos… (L’Histoire Palladienne, 1997) Ave Maria (Franz Schubert, 199… ?) Le soir, dans une rue sombre, le Chourineur, un forçat libéré d’une quarantaine d’années agresse une jeune fille, la Goualeuse, encore appelée Fleur-de-Marie. (Résumé manuscrit des Mystères de Paris, 1994 ?) Elle gratte le sol / fouillant la mémoire d’un enfant / perdu. / Se roulant sur la terre / Priant le ciel accablant / Elle gratte le sol / Encore et encore. (« En équilibre », poème manuscrit sur fiche bristol, auteur inconnu, date inconnue) Le corps est le donné fondamental. Le plaisir, la souffrance, la maladie, la mort s’inscrivent en lui et, au fil de l’évolution biologique, façonne l’individu socialisé, c’est-à-dire mis en condition – comme on dit mis en demeure – de satisfaire à toutes les exigences et contraintes du pouvoir en place. (François Pluchart, Manifeste de l’art corporel, vraisemblablement copier-coller d’une page internet sur fichier Word, date inconnue) La nouveauté, ici, n’est pas que la société marchande récupère l’avant-garde – elle l’a toujours fait , mais c’est qu’elle la récupère immédiatement. (« Attention, peinture fraîche », chronique d’Olivier Céna sur la rétrospective de Francis Maladry, dit Beaudelot, Télérama n°2784 du 21 mai 2003) Jane Avril (impressions couleur et cartes postales) Chacun dessous le masque des vertus / Tâche à cacher sa fourbe et sa malice / Son ambition, son envie, son avarice / Sa haine et ses mœurs corrompues / Et quoique déguisé autant qu’on le peut être / Personne néanmoins ne veut passer pour l’être. (Gravure anonyme du XVIIe siècle, strophe retranscrite sur une page de cours, cours du 14 novembre 1998) Étant jeune, j’ai su bien user des plaisirs, / Ores j’ai d’autres soins en semblables désirs (Mathurin Régnier, Satire XIII, cours, date inconnue) A ce portrait, l’ornement du tableau surpasse de beaucoup l’excellence de la figure que vous avez voulu représenter. Si j’ai eu quelques parties de celles que vous m’attribuez, les ennuis, les effaçant de l’extérieur, en ont aussi effacé le souvenir de ma mémoire, de sorte que, me remirant en votre Discours, je ferais volontiers comme la vieille Madame de Randan, qui, étant restée depuis la mort de son mari sans voir de miroir, rencontrant par hasard son visage dans le miroir d’une autre, demanda qui était celle-là. (Marguerite de Valois, Mémoires, cours, 2002) Allons-nous retrouver la vie ô faux défunts / Car est-ce une porte qui s’ouvre enfin car est-ce / Enfin le printemps qui arrive et son parfum / Bouleverse le vent ainsi qu’une caresse (Aragon, Le Crève-cœur, cours, 2003) Explosion et démocratisation du marché de la photographie (Télérama n° 2754 du 23 octobre 2002 – reproduction d’une photographie d’Andreas Gurski sur la dernière page de l’article : si j’ai bien compté, 34 fois 6 chaussures, soit 204 chaussures ; la photographie mesure 185 centimètres sur 442. Au-dessus : Noire et Blanche de Man Ray.) Une rétrospective consacrée au peintre Francis Picabia à Paris / La provoc sans peine (Télérama ; pas envie de sortir les pages arrachées de la pochette pour chercher la date) Christine Angot (Photocopie d’une photographie de Christine Angot et d’un article ; Le Monde 2 du 4 septembre 2004. C’est Geniève qui m’a donné ces photocopies, quelques mois après. Nous avons souvent parlé de Christine Angot. C’est l’année où j’ai fait étudier Peau d’Âne à mes élèves de première. Le 4 septembre, je n’avais pas encore découvert Christine Angot. C’est arrivé deux ou trois semaines après.) Les spectateurs, en très petit nombre, partageaient le même espace scénique que les acteurs. Pas de décor, pas d’effets de lumière, pas de grimage, pas de costumes. Pour Grotowski, l’acteur est le tout théâtre et le théâtre est là pour favoriser son passage à un degré d’humanité plus vrai que le degré quotidien. (article consacré à Grotowski, copier-coller d’internet. Marc Fumaroli. Je l’ai croisé il y a deux semaines.) Trois pages d’étiquettes pour imprimante. Nous passons nos nuits sur les fauteuils de théâtre / Le nocturne appelle la vigilance, sinon la surveillance (Là, j’ai ajouté un commentaire personnel : « cf. Koltès ! ») / A partir de Goya, la nuit est un moment dangereux, mais aussi libérateur / Surveillance – porosité générale – le privé n’est plus protégé / On a souvent assimilé le spectateur à un voyeur / Il y a différents degrés entre le voyeurisme et la surveillance / L’échange interhumain est toujours sujet à des dissimulations / La découverte de la vérité n’est qu’une étape : elle peut conduire à l’acte (Notes manuscrites, Georges Banu parlait sur France Culture, le jeudi 29 juin 2006. Un mois après, le 29 juillet, j’avais quitté la maison, ma maison, dans laquelle j’avais pris ces notes. Je me souviens, c’était un soir, j’étais assis à mon bureau, et j’écoutais la radio sur mon vieux baladeur. J’ai rouvert la pochette rouge aujourd’hui. Les archives sont présentées dans le désordre original. Cette pochette se trouve actuellement chez mon père. Je ne vais pas la jeter. J’ai jeté beaucoup d’autres choses aujourd’hui : papiers divers, photographies du mariage, des vacances dans le Sud-Ouest, mais pas toutes , classeurs de cours – je ne garde que les cours de première. Je vais ranger la pochette. Sa place est dans une étagère basse que j’ai rangée dans une penderie. Au-dessus pendent des habits : ceux de mon frère, et d’autres qui m’appartiennent et que je n’ai pas encore voulu amener à Paris – après avoir relu et partiellement réécrit ces dernières phrases, il me paraît évident que tout cela aboutit à la pendaison de Jean-Jacques, le 12 août 2002. La penderie, d’abord, mais déjà Hugues, sa lettre, que j’ai découverte en ouvrant la pochette, et puis une des photographies que j’ai retrouvées, cet après-midi : un ange photographié dans une église de Prague, en 2000. J’en avais donné un agrandissement à Fanny, le jour où elle était venue m’annoncer la mort de Jean-Jacques. Il faudrait que j’arrive à appeler Fanny pour lui demander l’autorisation de voir cette photographie. Je voudrais la photographier avec mon appareil numérique. C’est un tirage unique : révélation partielle au chiffon et au coton-tige, solarisation, et sépia brun. C’était très beau. Une image très érotique sans doute. Je ne sais pas si Fanny l’a encore. Je ne vois pas pourquoi elle s’en serait séparée. Mais j’hésite.)

 

vendredi, 28 mars 2008

Le Petit Poucet

Je feuilletais La Généalogie du masculin à la Librairie de Paris quand Martine m'a appelé. Elle m'a donné rendez-vous au Petit Poucet, me disant que c'était un endroit idéal (hier elle m'avait demandé comment on ferait pour se retrouver Place de Clichy: y avait-il plusieurs sorties de métro? Je lui avais répondu qu'elle n'aurait pas de mal à me reconnaître car je porterais un chapeau rose et une veste léopard). Je me suis installé sur la terrasse du Petit Poucet. J'ai lu quelques pages des Pensées de Léopardi. "Le moyen le plus sûr de cacher aux autres les limites de son savoir est de ne jamais les dépasser". A retenir.

J'ai parlé de Lucien, de Rudy, de Renato. Les prénoms ont beaucoup fait rire Martine.

J'ai parlé d'Estelle, et nous avons marché sans but quelques minutes, revenant sur nos pas, traversant au mauvais endroit, ne trouvant pas le restaurant que nous cherchions, et qui était pourtant à deux pas. Le restaurant s'appelle Entre Nous.

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Sylvie m'a raccompagné chez moi en voiture. Longue ballade sur le périphérique intérieur, défilé des enseignes. Demain après-midi je roulerai vers Lille. Martine ne goûte pas la beauté de ce genre de paysage.

Il me restait à vider la voiture. Il était minuit. J'ai procédé avec méthode. J'ai sorti tous les sacs et les cartons, et j'ai calé les quatre portes donnant accès aux caves avec les sacs les plus lourds, de façon à ne pas perdre de temps à chaque trajet. J'ai réorganisé le rangement dans la cave. Sylvie dit que je suis maniaque. Des sacs se sont troués. J'ai ramassé un soutien-gorge rouge et des tablettes de médicaments. J'ai empilé sacs et cartons jusqu'au plafond.

J'oubliais de dire que quand je suis descendu dans le parking, j'ai entendu une voix familière. Une voix masculine, grave et belle, et le tic-tac d'un métronome entêté et boîteux (Martine est attirée par les boîteux et par les Claude; son nom veut dire boîteux en vénitien). Je me suis approché: ça venait du deuxième sous-sol. Je suis resté quelques minutes, tout près du chanteur inconnu qui s'entraîne dans les profondeurs d'un immeuble de béton et dont la voix me parvient parfois jusque dans la nuit ensommeillée, portée par le labirynthe des canalisations. La première fois, j'ai cru que j'avais une hallucination. C'est très beau. Je me suis demandé si j'allais m'approcher davantage et saluer mon voisin. Mais non.

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Cette valise, symbole de la présence d'Estelle dans ma vie. Je la trouve belle, posée comme une fleur qui se serait égarée dans la désolation du béton.

jeudi, 27 mars 2008

Je veux être sublime et me dévouer

Mon souhait trop intense me tourmente, je veux être tout à vous

Je veux être cette quatrième personne sublime auprès de vous

Je ne veux pas me dévouer, je veux me consacrer

Je ne veux pas parvenir, je veux atteindre

Je ne veux pas planer, je veux être ivre

Je veux bien me dévouer pour les deux verrines qui restent au frigo

Ton risotto au lait de coco devait être sublime

Je n'étais jamais las de me dévouer aux foules, même si je les voyais fermées

Je veux bien me dévouer pour venir à Paris demain

Les incendies, n’importe quoi de terrible où je puisse me dévouer

Je me tais d'ailleurs, tant la musicalité de tes champignons envahit l'espace

Je me dévoue pour relancer l'économie européenne, alors on ne critique pas

Si tu veux être belle, il y a un prix

Je veux bien me dévouer pour aider à vider ton congélateur

Je ne me lasse pas de tes verrines sublimes et très gourmandes

La gelée de pêche de vigne, parfumée et acidulée, est sublime

Je veux me dévouer, me donner, m’oublier

Je veux bien me dévouer et l'accompagner dans une de ses shopping party

Je me dévoue pour votre tranquillité, et je la trouble encore

Je me promets d'être d'une patience infinie, d'une gentillesse marshmallow

Je te veux entièrement dans ma vie

Elle est carrément sublime

Je vais me dévouer pour la cause et servir de cobaye à toute la gente féminine

Donne-moi une raison d'être une femme

Je veux juste être une femme

Le couteau est dans le coeur d'Agostin

Je n'ai plus de maître et je sens le besoin de me dévouer à quelqu'un

Leopardi, "Pensées"

Il me semble bien difficile de dire s'il y a quelque chose de plus contraire à la morale que de parler sans discontinuer de soi-même, ou de plus rare qu'un homme exempt d'un tel défaut.

Les livres-ouragan

Cioran: "Je ne peux plus lire que des livres détachés, de glace, exempts de toute vibration, ou alors des livres-ouragan, qui vous emportent et vous laissent au milieu de votre plus grand péril".

La photographie du lapin

Kim m'a envoyé trois photos, en me demandant laquelle je préférais. Je lui ai répondu: celle où le lapin est sorti de sa boîte. Je pensais qu'il s'agissait de trois clichés du lapin que ses parents lui ont offert dimanche dernier, mais non. Ce sont les trois lapins des trois dernières années.

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Au fait, je tiens à préciser que j'écris dans les cafés comme Nathalie Sarraute. Et non comme Jean-Luc Lagarce. Quel horrible jeu de mots avec ce prénom. Quelle horreur d'y penser. Quelle lâcheté d'écrire que c'est une horreur. De faire croire que je pense que c'est une horreur. Lâcheté ou stupidité.

Non, c'est avec Fabien que j'ai été lâche. Le week-end du lapin pour Kim; de Lucien pour moi. Il faudra que je m'en explique.

mercredi, 26 mars 2008

Le chauffeur de taxi

Un chauffeur de taxi jeune et joli garçon – comme dans les romans pornos idiots – me demanda de le caresser. Il voulait faire des détours « pour que nous restions plus longtemps ensemble ». C’était bien joli et bien excitant.

J’ai dormi. Et ce matin, je me suis levé avec la tête pleine d’un bonheur de vivre si rare, qu’il n’est pas inutile de le mentionner.

Musée d'Orsay

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mardi, 25 mars 2008

Le garçon réticent

Ma chambre est si étroite que je n'ai jamais pu être ce garçon de marbre étendu sur le lit, offert aux yeux du monde.

Je ne sais pas sourire, ou je souris très mal.

Ca s'appelle: le garçon réticent.

Ma chambre est si étroite! Le retour des vacances et la surprise du carrelage aux verts sombres et aux ivoires fleurdelysés - le carrelage n'est pas parallèle aux murs et les murs ne sont pas d'équerre; je ne suis pas d'équerre non plus.

J'écris dans un café en face du Moulin Rouge. Ebauche d'un portrait à 20h. Beaucoup de bruit, et Mariah Carey: Can't live without you.

Je reçois un sms d'Estelle: "coucou pierre je suis en corse! tu vas bien?". Estelle est en Corse, et des morceaux de son passé sont entassés dans ma voiture depuis plus d'une semaine. Des sacs et des cartons que je vais stocker dans ma cave. Estelle, je te vois en photo au bord de la mer: il fait beau et tu souris. Tes yeux sont plissés et le vent affole tes longs cheveux noués (je ne sais pas qui te prend en photo; si c'est Laurent, tu es la plus heureuse des femmes).

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