dimanche, 20 avril 2008

Retour de Vilnius

Avant de me rejoindre, Jamel s'est assuré que j'allais prendre une douche. En arrivant, il m'a expliqué que c'était la moindre des choses, mais que ce n'était pas évident pour tous les mecs. Jamel est plus grand que moi, sa peau est dorée. Il est beau, son visage est parfait dans son genre. Après l'amour (il voulait un plan soft), nous avons parlé: de mon coming out et de l'impossibilité pour lui de faire le sien. Je l'ai raccompagné sous la pluie jusqu'au métro. Il était vingt-deux heures; il se rendait à un dîner. Il m'a dit merci. Il m'a dit "j'ai ton numéro". J'ai répondu "merci à toi".

Feel like nothing

Le texte qui suit a été écrit le vendredi 17 avril 2008 et revu le lendemain

Il y a deux ans j’écrivais un récit circonstancié d’une déambulation dans Prague, un matin d’été au lever du soleil, à la recherche de lumières et de textures que seul peut saisir l’œil du photographe prêt à se lever fort tôt pour toucher à la majesté, au silence et à la fraîcheur encore nocturnes d’une capitale historique. Je m’attardais sur le Pont Charles, évoquant le souvenir fragile d’un oiseau s’envolant depuis les pavés du vénérable monument et que je n’avais malheureusement pu saisir, mais surtout une tête d’enfant sculptée au milieu d’un chaos d’objets, que par la suite je m’étais acharné à développer et à retravailler par des procédés numériques puis artisanaux au moyen de produits détergents, de cire, de paille de fer et de feuilles mortes. J’évoquais aussi un ange photographié dans une église, et la fièvre du travail en laboratoire quand j’avais voulu mettre mes souvenirs de ce corps magnifique et mon imagination à l’épreuve du papier, qui dans l’obscurité du laboratoire me révélait des lignes de corps et des drapés sombres et précis, une silhouette figée dans l’instant du déploiement des ailes : fabrication de caches, révélation partielle au moyen de chiffons et de cotons-tiges, solarisation, puis sépia.

Bien entendu il ne s’agissait pas seulement de raconter des moments de création, mais de les relier à ce que j’étais à cette époque de ma vie, et aussi à des êtres chers : la dégradation subie par l’épreuve de la tête sculptée suscita la métaphore du cancer et j’évoquai en quelques mots la mort de ma mère ― à la fin du récit, je crois ­―; l’ange nu déployant ses ailes me remit en mémoire le suicide d’un ami, puisque j’avais offert le tirage à sa fiancée le jour où elle était venue m’annoncer la nouvelle, en larmes.

Renato apprécia ce récit au point qu’il entra mon numéro de téléphone mobile dans son répertoire sous le nom de Karlov Most ― c’était le titre : Le Pont Charles en tchèque.

Le texte qui suit a été écrit le samedi 19 avril 2008

Karlov Most est un récit fragile : je n’en possède qu’un exemplaire imprimé, que je ne suis pas certain d’être en mesure de retrouver. J’y reviens ici parce que mes déambulations dans Vilnius me rappellent Prague. Cela commençait par des rencontres nocturnes ― des rencontres de chair, fortuites, avant les rencontres de pierre pour lesquelles j’étais toujours disponible ― : une prostituée qui m’interpellait, puis deux jeunes hommes dont je disais qu’ils étaient visiblement homosexuels. Dans le sous-texte ― dans mon sous-texte intime ―, il y avait une fascination, et il y eut ― puisque les faits sont authentiques ― une fascination ― moi, seul, vers cinq heures du matin, dans une ville que je ne connaissais pas, deux jeunes hommes en voiture me faisaient des signes, riant, m’évaluant avec un regard qui en disait long sur leurs intentions.

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 Je suis passé au centre culturel français de Vilnius aujourd’hui. Le Café de Paris m’a semblé minuscule. J’aurais peut-être dû prendre des contacts avant mon départ ; cela m’aurait permis de faire des rencontres. Nevermind, j’ai lu ce soir la Vie d’Antoine Peluchet, et il est évident que c’est plus riche que la nuit que j’ai envisagé de passer à la Men’s Factory.

J’ai lu beaucoup de commentaires sur la vie à Vilnius : beaucoup de points de vue de Français sur la culture et l’homosexualité en Lituanie. Je déteste ce genre de points de vue, livrés en pâture sur des blogs où des inconnus vous expliquent en quelques lignes comment pratiquer un pays.

J’ai lu partout que le gouvernement lituanien fait fi de la législation européenne concernant les droits des homosexuels. J’ai relevé quelques citations dans un forum de discussion abordant ce sujet. Les auteurs sont américains.

"I dont like gays thats all i have to say but if ur gay den i dun know wats ur frikin problem ur supposed to like women not men."

"I have nothing again gay but i think gay and lesbian want to make a bigger population of there community. And there will be times like there won't be normal people."

"Well im straight and i dont really see what all the fuss is about we are all equal so what if gays disgusting i agree that they are but we all need 2 just get along"

"i am not proud of who i am, i feel disgusted of being gay... i feel like nothing... it is not good like this fuck love, fuck gay life i wish don't be part of this nightmare"

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Les gens dans les rues de Vilnius regardent droit devant eux. Il est rare de croiser le regard d’un inconnu. Moi qui aime appuyer le regard, moi qui dévisage les inconnus dans les rues de Paris et dans le métro, j’ai ressenti un éloignement des autres, une indifférence à laquelle je ne suis pas accoutumé.

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 Dans une papeterie, une vendeuse se montra excédée quand je lui dis que je ne pouvais m’exprimer qu’en anglais. Quand je voulus acheter des paquets de cigarettes lituaniennes, une vendeuse me dit quelque chose comme « but those are lithuanian cigarettes », comme s’il y avait des chances que je me fusse mépris. Dans une petite épicerie ­― la seule que j’aie trouvée ―, une vendeuse à la blondeur et au maquillage du plus mauvais goût tenta de comprendre ce que je voulais et finit par m’apporter une bouteille de cinquante centilitres de Coca Zero comme je le souhaitais ; désignant l’espèce de bretzel que j’avais posé sur le comptoir, elle demanda à sa collègue spécialisée dans la boulangerie et les sucreries si j’avais payé.

Chaque matin, à l’heure du petit déjeuner, j’observe le ballet des serveuses dans la salle de restauration de l’hôtel : quand l’une vide des carafes de jus d’orange dans de grands réservoirs en plastique, une autre dispose de nouvelles tasses à côté du distributeur de café, et une autre encore apporte des toasts soigneusement disposés sur un grand plat en osier de forme rectangulaire. Mais il y a surtout une jeune serveuse qui semble constamment excédée et fait en sorte que l’on ressente son humeur, tout en restant dans la limite de la correction. Je ne suis pas capable de comprendre ce genre de comportements.

Cet après-midi, une femme de chambre a frappé à ma porte. Je lui ai ouvert, et elle a paru gênée de me trouver là. Les autres jours, j’étais ailleurs, et elle pouvait accomplir sa tâche dans le silence de cette chambre qui doit ressembler aux cent-vingt-sept autres chambres dont elle garnit quotidiennement les minis-bars. Après son départ, une odeur de sueur m’a rappelé que les femmes me sont étranges et m’a laissé penser que cette jeune fille doit travailler à un rythme insoutenable.

mardi, 15 avril 2008

Qui rêverai-je cette nuit?

Je n'ai pas parlé de ma semaine de papa à plein temps; je n'en parlerai pas. Je ne peux pas parler de ma petite fille ici, ou pas encore. Je ne sais pas quels mots mettre sur ce que j'ai ressenti.

Alors je parlerai du petit Chinois qui m'a reçu dans un appartement exigu et qui était si pressé que je suis resté chez lui à peine dix minutes (lits superposés, vêtements d'enfant séchant sur un étendoir, quelques mots échangés sans vraiment se comprendre, pas de baisers, des sourires, et la pluie en sortant, et je me demandais comment ouvrir la grille en sortant, cherchant vainement une solution dans le scrutement du système de fermeture, et j'étais joyeux parce que le déplacement ne m'avait coûté que quelques stations de métro, trois quarts d'heure tout au plus, et qu'il me restait encore deux heures avant le rendez-vous avec Laurent, pour lequel je me suis préparé longuement, rasage de près, épilation méticuleuse des aisselles et du torse, gel dans les cheveux, fond de teint, savant mariage de bleus et de noirs dans ma mise précieuse et décontractée).

Laurent me trouble; c'est à cause de son regard, de son détachement peut-être. Il y eut quelques silences. Laurent fume une cigarette (c'est moi qui la lui offre). J'en fume trois. Nous restons plus d'une heure à la terrasse des Marronniers. C'est lui qui me propose l'endroit. C'est bien le seul que je connaisse vraiment dans le quartier. J'y ai dîné avec Rudy, Lucien (il me semble, mais je l'invente peut-être) et Caroline.

Je suis attiré par Laurent, mais je ne sais pas exactement ce qui m'attire chez lui. C'est physique évidemment. Sa peau paraît très douce. Il est grand et fin. Et puis il est artiste à plein temps. Il me dit que pour lui le dimanche est un jour comme les autres. D'ailleurs il a rendez-vous avec un collaborateur (c'est moi qui emploie ce terme) à 21 heures. Nous n'avons donc pas d'intimité, et nous n'en aurons probablement pas. Mais nous nous reverrons, bien sûr. Je préfèrerais: nous nous rêverons.

Trois messages de Lucien, cette nuit, quand j'ai déplié mon portable, que j'avais mis en mode silencieux (j'étais devant une grille que je ne savais comment ouvrir, il devait être une heure, je m'étais abandonné à un jeune ours puissant et doux): "C louise bourgeois sur france inter", "Euh france culture", puis "Ah c'était la fin, je dors.". Renato m'a appris que le point final dans un sms est un point de non-retour. A quoi j'ai répondu "Dommage g raté... Bonne nuit et bisous". Sans point. (J'avais écrit à Véro, dans la soirée: "Tu manques de comédiens? J'en connais un qui me manque terriblement, mais je me dis qu'il sera peut-être à Paris dans 2 ans pour ses études, si je n'ai pas eu un coup de foudre pour qqn d'autre d'ici là. Je vois Lucien de temps en temps, à Paris ou à Lille. Encore il y a 10 jours. Il est si volatile, ce jeune homme! Sniff... Merci à toi en tout cas pour cette belle rencontre..."). Je n'avais pas écrit à Véro depuis des mois.

samedi, 05 avril 2008

Je ne vous voy pas a demy (2)

Rien écrit depuis lundi. Beaucoup travaillé. Peu lu. Pas écrit depuis la lettre de Lucien. Vu Lucien cet après-midi. Son sms m'a réveillé ce matin. "Je serai chez moi à 13h", quelque chose comme ça. La table basse était très salle. Lucien était très beau. Il y avait du soleil sur notre étreinte. Lucien m'a fait à manger après l'amour. Puis nous nous sommes quittés, vers dix-sept heures. J'ai encore son odeur au bout de mes doigts. J'allais oublier: Lucien m'a rendu ma montre. Je l'avais oubliée chez lui il y a quelques mois. Elle n'avait pas bougé depuis, elle était couverte d'une pellicule de poussière. Je retrouve la sensation de la montre au poignet gauche, c'est étrange.

lundi, 31 mars 2008

Je ne vous voy pas a demy

Lucien,

J’avais envie de t’écrire, alors je me suis dit qu’il ne fallait pas attendre. Le poème de Charles d’Orléans est simple et beau, il correspond bien à mon humeur printanière. Je l’ai trouvé dans un recueil intitulé En la forêt longue attente. C’était à la librairie Gallimard, ce midi. J’ai procédé comme d’habitude quand je suis attiré par un livre : je l’ouvre au hasard, et ce que je lis détermine l’achat. En l’occurrence, je suis tombé sur ce rondeau, et il m’a fait penser à toi, à ce que j’aurais pu te dire. N’y vois aucune supplication : je ne te propose pas de fermer nos cœurs en alliance — ceci dit, en l’écrivant, même avec une négation, je l’affirme quand même, je ne suis pas dupe : les mots sont là, et ce n’est pas pour rien que je les choisis.

Je serai dans le Nord ce week-end : de vendredi soir à dimanche. Je vais chercher Clélie dimanche en fin de matinée, pour les vacances. Si tu veux me voir, fais-moi signe, mais ne te sens pas obligé. Je sais que tu es très libre de toute façon, nous en avons déjà parlé, et je le sens chaque fois que je te vois.

Je t’embrasse,

Pierre

samedi, 29 mars 2008

Pochette rouge

Très cher Pierre, voici la petite cassette de mon montage dans lequel il y a tes musiques. Je suis désolé de n’avoir pas eu le temps d’attendre que les musiques que tu travaillais soient disponibles. J’ai un peu honte de t’avoir demandé cela. (Hugues, non daté, peut-être 2002) Enquête : la double vie des écrivains (Télérama, septembre 2006) Aerial, aerial, aerial (dessin, feutre, 1991) Melencolia (photocopie, 2000?) Il est bon que le sujet s’expose à l’étrangeté (Michel Foucauld, Les Mots et les choses, photocopies et notes manuscrites, 1997) Étant la sage Orbiconte retirée en sa chambre, comme auez entendu, elle fut ioyeuse & marrie tout ensemble, ioyeuse d’auoir si bien sondé & entendu le vouloir de l’Infante sa niece, & marrie de ne luy auoir peu raconter iusques à la fin ce qu’elle luy auoit commencé du Cheualier sans Repos… (L’Histoire Palladienne, 1997) Ave Maria (Franz Schubert, 199… ?) Le soir, dans une rue sombre, le Chourineur, un forçat libéré d’une quarantaine d’années agresse une jeune fille, la Goualeuse, encore appelée Fleur-de-Marie. (Résumé manuscrit des Mystères de Paris, 1994 ?) Elle gratte le sol / fouillant la mémoire d’un enfant / perdu. / Se roulant sur la terre / Priant le ciel accablant / Elle gratte le sol / Encore et encore. (« En équilibre », poème manuscrit sur fiche bristol, auteur inconnu, date inconnue) Le corps est le donné fondamental. Le plaisir, la souffrance, la maladie, la mort s’inscrivent en lui et, au fil de l’évolution biologique, façonne l’individu socialisé, c’est-à-dire mis en condition – comme on dit mis en demeure – de satisfaire à toutes les exigences et contraintes du pouvoir en place. (François Pluchart, Manifeste de l’art corporel, vraisemblablement copier-coller d’une page internet sur fichier Word, date inconnue) La nouveauté, ici, n’est pas que la société marchande récupère l’avant-garde – elle l’a toujours fait , mais c’est qu’elle la récupère immédiatement. (« Attention, peinture fraîche », chronique d’Olivier Céna sur la rétrospective de Francis Maladry, dit Beaudelot, Télérama n°2784 du 21 mai 2003) Jane Avril (impressions couleur et cartes postales) Chacun dessous le masque des vertus / Tâche à cacher sa fourbe et sa malice / Son ambition, son envie, son avarice / Sa haine et ses mœurs corrompues / Et quoique déguisé autant qu’on le peut être / Personne néanmoins ne veut passer pour l’être. (Gravure anonyme du XVIIe siècle, strophe retranscrite sur une page de cours, cours du 14 novembre 1998) Étant jeune, j’ai su bien user des plaisirs, / Ores j’ai d’autres soins en semblables désirs (Mathurin Régnier, Satire XIII, cours, date inconnue) A ce portrait, l’ornement du tableau surpasse de beaucoup l’excellence de la figure que vous avez voulu représenter. Si j’ai eu quelques parties de celles que vous m’attribuez, les ennuis, les effaçant de l’extérieur, en ont aussi effacé le souvenir de ma mémoire, de sorte que, me remirant en votre Discours, je ferais volontiers comme la vieille Madame de Randan, qui, étant restée depuis la mort de son mari sans voir de miroir, rencontrant par hasard son visage dans le miroir d’une autre, demanda qui était celle-là. (Marguerite de Valois, Mémoires, cours, 2002) Allons-nous retrouver la vie ô faux défunts / Car est-ce une porte qui s’ouvre enfin car est-ce / Enfin le printemps qui arrive et son parfum / Bouleverse le vent ainsi qu’une caresse (Aragon, Le Crève-cœur, cours, 2003) Explosion et démocratisation du marché de la photographie (Télérama n° 2754 du 23 octobre 2002 – reproduction d’une photographie d’Andreas Gurski sur la dernière page de l’article : si j’ai bien compté, 34 fois 6 chaussures, soit 204 chaussures ; la photographie mesure 185 centimètres sur 442. Au-dessus : Noire et Blanche de Man Ray.) Une rétrospective consacrée au peintre Francis Picabia à Paris / La provoc sans peine (Télérama ; pas envie de sortir les pages arrachées de la pochette pour chercher la date) Christine Angot (Photocopie d’une photographie de Christine Angot et d’un article ; Le Monde 2 du 4 septembre 2004. C’est Geniève qui m’a donné ces photocopies, quelques mois après. Nous avons souvent parlé de Christine Angot. C’est l’année où j’ai fait étudier Peau d’Âne à mes élèves de première. Le 4 septembre, je n’avais pas encore découvert Christine Angot. C’est arrivé deux ou trois semaines après.) Les spectateurs, en très petit nombre, partageaient le même espace scénique que les acteurs. Pas de décor, pas d’effets de lumière, pas de grimage, pas de costumes. Pour Grotowski, l’acteur est le tout théâtre et le théâtre est là pour favoriser son passage à un degré d’humanité plus vrai que le degré quotidien. (article consacré à Grotowski, copier-coller d’internet. Marc Fumaroli. Je l’ai croisé il y a deux semaines.) Trois pages d’étiquettes pour imprimante. Nous passons nos nuits sur les fauteuils de théâtre / Le nocturne appelle la vigilance, sinon la surveillance (Là, j’ai ajouté un commentaire personnel : « cf. Koltès ! ») / A partir de Goya, la nuit est un moment dangereux, mais aussi libérateur / Surveillance – porosité générale – le privé n’est plus protégé / On a souvent assimilé le spectateur à un voyeur / Il y a différents degrés entre le voyeurisme et la surveillance / L’échange interhumain est toujours sujet à des dissimulations / La découverte de la vérité n’est qu’une étape : elle peut conduire à l’acte (Notes manuscrites, Georges Banu parlait sur France Culture, le jeudi 29 juin 2006. Un mois après, le 29 juillet, j’avais quitté la maison, ma maison, dans laquelle j’avais pris ces notes. Je me souviens, c’était un soir, j’étais assis à mon bureau, et j’écoutais la radio sur mon vieux baladeur. J’ai rouvert la pochette rouge aujourd’hui. Les archives sont présentées dans le désordre original. Cette pochette se trouve actuellement chez mon père. Je ne vais pas la jeter. J’ai jeté beaucoup d’autres choses aujourd’hui : papiers divers, photographies du mariage, des vacances dans le Sud-Ouest, mais pas toutes , classeurs de cours – je ne garde que les cours de première. Je vais ranger la pochette. Sa place est dans une étagère basse que j’ai rangée dans une penderie. Au-dessus pendent des habits : ceux de mon frère, et d’autres qui m’appartiennent et que je n’ai pas encore voulu amener à Paris – après avoir relu et partiellement réécrit ces dernières phrases, il me paraît évident que tout cela aboutit à la pendaison de Jean-Jacques, le 12 août 2002. La penderie, d’abord, mais déjà Hugues, sa lettre, que j’ai découverte en ouvrant la pochette, et puis une des photographies que j’ai retrouvées, cet après-midi : un ange photographié dans une église de Prague, en 2000. J’en avais donné un agrandissement à Fanny, le jour où elle était venue m’annoncer la mort de Jean-Jacques. Il faudrait que j’arrive à appeler Fanny pour lui demander l’autorisation de voir cette photographie. Je voudrais la photographier avec mon appareil numérique. C’est un tirage unique : révélation partielle au chiffon et au coton-tige, solarisation, et sépia brun. C’était très beau. Une image très érotique sans doute. Je ne sais pas si Fanny l’a encore. Je ne vois pas pourquoi elle s’en serait séparée. Mais j’hésite.)

 

vendredi, 28 mars 2008

Le Petit Poucet

Je feuilletais La Généalogie du masculin à la Librairie de Paris quand Martine m'a appelé. Elle m'a donné rendez-vous au Petit Poucet, me disant que c'était un endroit idéal (hier elle m'avait demandé comment on ferait pour se retrouver Place de Clichy: y avait-il plusieurs sorties de métro? Je lui avais répondu qu'elle n'aurait pas de mal à me reconnaître car je porterais un chapeau rose et une veste léopard). Je me suis installé sur la terrasse du Petit Poucet. J'ai lu quelques pages des Pensées de Léopardi. "Le moyen le plus sûr de cacher aux autres les limites de son savoir est de ne jamais les dépasser". A retenir.

J'ai parlé de Lucien, de Rudy, de Renato. Les prénoms ont beaucoup fait rire Martine.

J'ai parlé d'Estelle, et nous avons marché sans but quelques minutes, revenant sur nos pas, traversant au mauvais endroit, ne trouvant pas le restaurant que nous cherchions, et qui était pourtant à deux pas. Le restaurant s'appelle Entre Nous.

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Sylvie m'a raccompagné chez moi en voiture. Longue ballade sur le périphérique intérieur, défilé des enseignes. Demain après-midi je roulerai vers Lille. Martine ne goûte pas la beauté de ce genre de paysage.

Il me restait à vider la voiture. Il était minuit. J'ai procédé avec méthode. J'ai sorti tous les sacs et les cartons, et j'ai calé les quatre portes donnant accès aux caves avec les sacs les plus lourds, de façon à ne pas perdre de temps à chaque trajet. J'ai réorganisé le rangement dans la cave. Sylvie dit que je suis maniaque. Des sacs se sont troués. J'ai ramassé un soutien-gorge rouge et des tablettes de médicaments. J'ai empilé sacs et cartons jusqu'au plafond.

J'oubliais de dire que quand je suis descendu dans le parking, j'ai entendu une voix familière. Une voix masculine, grave et belle, et le tic-tac d'un métronome entêté et boîteux (Martine est attirée par les boîteux et par les Claude; son nom veut dire boîteux en vénitien). Je me suis approché: ça venait du deuxième sous-sol. Je suis resté quelques minutes, tout près du chanteur inconnu qui s'entraîne dans les profondeurs d'un immeuble de béton et dont la voix me parvient parfois jusque dans la nuit ensommeillée, portée par le labirynthe des canalisations. La première fois, j'ai cru que j'avais une hallucination. C'est très beau. Je me suis demandé si j'allais m'approcher davantage et saluer mon voisin. Mais non.

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Cette valise, symbole de la présence d'Estelle dans ma vie. Je la trouve belle, posée comme une fleur qui se serait égarée dans la désolation du béton.

jeudi, 27 mars 2008

Je veux être sublime et me dévouer

Mon souhait trop intense me tourmente, je veux être tout à vous

Je veux être cette quatrième personne sublime auprès de vous

Je ne veux pas me dévouer, je veux me consacrer

Je ne veux pas parvenir, je veux atteindre

Je ne veux pas planer, je veux être ivre

Je veux bien me dévouer pour les deux verrines qui restent au frigo

Ton risotto au lait de coco devait être sublime

Je n'étais jamais las de me dévouer aux foules, même si je les voyais fermées

Je veux bien me dévouer pour venir à Paris demain

Les incendies, n’importe quoi de terrible où je puisse me dévouer

Je me tais d'ailleurs, tant la musicalité de tes champignons envahit l'espace

Je me dévoue pour relancer l'économie européenne, alors on ne critique pas

Si tu veux être belle, il y a un prix

Je veux bien me dévouer pour aider à vider ton congélateur

Je ne me lasse pas de tes verrines sublimes et très gourmandes

La gelée de pêche de vigne, parfumée et acidulée, est sublime

Je veux me dévouer, me donner, m’oublier

Je veux bien me dévouer et l'accompagner dans une de ses shopping party

Je me dévoue pour votre tranquillité, et je la trouble encore

Je me promets d'être d'une patience infinie, d'une gentillesse marshmallow

Je te veux entièrement dans ma vie

Elle est carrément sublime

Je vais me dévouer pour la cause et servir de cobaye à toute la gente féminine

Donne-moi une raison d'être une femme

Je veux juste être une femme

Le couteau est dans le coeur d'Agostin

Je n'ai plus de maître et je sens le besoin de me dévouer à quelqu'un

Leopardi, "Pensées"

Il me semble bien difficile de dire s'il y a quelque chose de plus contraire à la morale que de parler sans discontinuer de soi-même, ou de plus rare qu'un homme exempt d'un tel défaut.

Les livres-ouragan

Cioran: "Je ne peux plus lire que des livres détachés, de glace, exempts de toute vibration, ou alors des livres-ouragan, qui vous emportent et vous laissent au milieu de votre plus grand péril".